Nouvelles d’été – Le hipster sur le toit par Marianne Levy

Cet été, la #TeamRomCom a écrit des nouvelles sur le thème de la rencontre estivale pour Elle.fr
On les a toutes réunies sur le blog!

Marianne Levy – Le Hipster sur le toit

 

"Le Hipster sur le toit" : une nouvelle inédite de Marianne LévyC’est un peu de ta faute, aussi. Enfin, je veux dire, à toi et tes limites. Tu devrais voir quelqu’un Delphine.

Je me laissais glisser le long du mur en béton brut de la chambre d’hôtel. À 14 heures, heure de New York, je ne devais pas dormir. Pour éviter de succomber à l’appel du litking size,qui s’étalait comme un pacha au milieu de la pièce, je décidai de faire le point sur la récente évolution de ma situation amoureuse. Les mots d’adieu de David agressaient mon cerveau comme un vinyle rayé en fin de vie.

Faire le point.

Une démarche qui fige les choses. Le moment où tout ce qui est insupportable devient définitif. Faire le point au début de l’été, il n’y a pas pire. Les psys devraient interdire à leurs patients de faire le point entre le 15 juillet et le 15 août. Pénurie potentielle de Lexomil. Mauvais timing. Mais pour combattre le décalage horaire, touiller des idées noires, c’était plus efficace qu’une perfusion d’expresso.

Mon iPhone vibra. Un texto. Le dixième de Caro.

Caro – 14.02

Salut la morte-vivante, juste pour vérifier que tu ne t’approches pas trop des fenêtres. Dans morte-vivante, le mot important, c’est vivante #PourInfo

Donc, David m’avait quittée. « Je ne suis pas très vacances, je ne suis pas très couple, je ne suis pas très vacances en couple, avait-il expliqué. Et, puis, c’est un peu de ta faute, aussi. Je veux dire, à toi et tes limites. Tu devrais voir quelqu’un Delphine. »

Immédiatement mon regard s’était arrêté sur le couteau qui brillait sur la nappe à carreaux de notre Italien. L’usage intensif du possessif ne protègeait donc pas le couple, j’avais pensé. Ensuite, mon cerveau avait visualisé la lame plantée entre ses yeux. Mon coeur s’était soulevé en imaginant le jet d’hémoglobine fraîche. Puis, mon cerveau avait repris la main. Pourquoi courir le risque de ruiner l’esthétique de ma pizza bianca ? J’avais renoncé.

Mes limites.

Je m’étais contentée de lui rappeler ce que j’aurais dû faire. C’est-à-dire partir à New York avec lui. À la place, David m’avait conseillé un abonnement illimité chez un disciple de Freud.

Je me sentis seule. Seule comme la fille qui se réveille le lendemain de l’apocalypse nucléaire et constate qu’elle va devoir se taire à jamais ou tchatcher soldes d’été avec des coléoptères jusqu’à la fin de sa vie puisque personne n’a survécu à part elle.

Je me versai un verre d’Evian. La bouteille coûtait 13 dollars. Note de frais, je pensai, pour accepter l’idée qu’en bas de chez moi, à Paris, je l’aurais payée 80 centimes. Et qu’à cette heure-ci, j’aurais pu être en train de regarder Caro terminer ses linguine vongole chez mon Italien tout en laissant mon melon-prosciutto di parma pour entretenir ma ligne de morte-vivante.

Paris. David. Notre appartement. Sans lui.

Je me réfugiais dans mon iPhone. Sur Instagram, les êtres humains que je connaissais, eux, étaient heureux. Ils se noyaient dans les mojitos. Ils posaient hilares devant des mers translucides. Ils selfisaient bronzés. Ils faisaient leurs futurs enfants sans penser à leur future rentrée. À la nounou qu’il faudrait séduire. À la bonne maîtresse sur laquelle ils espéreraient tomber et pour laquelle ils seraient finalement prêts à échanger la bonne nounou…

C’est un fait, la réalité déserte les réseaux sociaux pendant l’été.

Elle prend congé de l’ordinaire.

Elle réclame sa dose de bonheur.

Je likais toutes les photos pour emmerder David. Je commentais les trente-six selfies de Caro. J’étais à New York. Sans lui. Je likais des photos. Et dopais mes commentaires aux smileys qui rient. Le message était clair : moi et mes limites, même sans lui, on allait super bien. Mon nez rougi qui coulait, c’était 100 % la faute de la clim’.

La baie vitrée ouvrait sur la ville. Je jetai un oeil en contrebas. De trentenaires cherchaient le frais dans la piscinesmall sizede l’hôtel écrasée par 38 degrés. À New York, les degrés valaient plus qu’ailleurs, aussi. Le bitume surchauffait pour faire savoir son mécontentement au soleil et métamorphosait les autochtones en victimes odorantes et collatérales.

Je soupirai. Je ne pourrais même pas faire semblant d’être heureuse en bikini sur Facebook. Les consignes de Paris étaient formelles. Je ne devais pas quitter la chambre 507 de l’hôtel jusqu’au lendemain 21 heures, heure de mon taxi pour JFK. J’observais l’architecture anarchique du Lower East Side en picorant les courgettes bios élevées à Brooklyn du minibar (9 dollars).

Mon regard s’arrêta sur la terrasse d’en face. Des transats dépareillés, un barbecue et une table de pique-nique en plastique déprimé décoraient le toit. Un type en bermuda écossais et coiffé d’une casquette des Yankees bleu marine surgit à travers la porte-fenêtre avec son MacBook sous le bras. Il s’allongea, ramena ses genoux vers lui, y posa son ordi et commença à bosser.

Mon téléphone vibra encore. Un mail. Ma boss. Je ne l’ouvris pas immédiatement. Quand ton mec te quitte après cinq ans de vie commune à une semaine d’un séjour avec vue imprenable sur laskylinede Manhattan, croire au bon karma, c’est compliqué. Même pour choisir une laitue, la pression devient énorme. Alors, le boulot…

Je repensai aux consignes de Caro.

Morte vivante, OK. Mais l’important, c’est morte-vivante ultra pro #ChanceDeTaVie.

Tout avait commencé la veille au bureau.

***

— Il paraît que vous ne partez plus à New York, Delphine ?

Boss n’avait pas le temps pour les détails.

J’avais confirmé.

— Assistante de rédaction, rassurez-moi, ce n’était pas votre but ultime dans la vie ?

Je l’avais rassurée.

— Parfait ! Vous prenez demain le premier vol pour New York. L’agent de Lee Dohan vient de me promettre une interview exclusive. C’est la quinzième fois. Delphine, je vais être franche : je n’y crois plus. Et, en plus, avec les vacances, j’ai le choix entre lui…

Elle avait désigné consternée un vieux rédacteur dépressif qui haïssait les gens après trente ans de métier.

— … des stagiaires et vous. Ce sera donc vous. On ne s’emballe pas. Je vous envoie par précaution. Je ne veux pas vexer l’agent. Surtout ne jamais vexer un agent, Delphine.

Puis elle m’avait tendu le dernier roman de Dohan, écrivain fantôme et surdoué dont personne ne connaissait la véritable identité.

***

J’ouvris le mail de Boss.

Toujours pas de nouvelles… Mais ne quittez pas la chambre. Au cas où.

Un peu révoltée par les 24 heures de vraies fausses vacances à New York qu’elle m’avait offertes, j’abandonnai mon poste d’observation pour rejoindre le lit.

Je sombrai.

La bouche pâteuse et frigorifiée par la climatisation, je levai la tête de l’oreiller. Le radio-réveil indiquait 2 heures du matin. Je me rappelai que je n’étais pas à Paris. Quittais douloureusement le lit, fis quelques pas pour détendre mes jambes engourdies. J’écartai le rideau perlé qui protégeait l’intimité de ma chambre et tombai sur mon voisin toujours torse nu qui se faisait un film en plein air sur un écran à l’ancienne maintenu par un pied télescopique. J’imaginais qu’il regardaitManhattan.

Je filais aux toilettes et me dis que le designer de l’hôtel devait avoir une passion pour les maisons funéraires. Elles étaient noires comme la douche, comme le parquet, comme la chambre, comme mon humeur à moi. Je me brossais les dents en évitant mon reflet de zombie dans le miroir. Enfilai un sweat sur mon tee-shirt, coupai la clim’ et replongeais avec délice dans les draps italiens.

À 6 heures, Beyoncé jaillit du radio-réveil. Je chassai la boule venue me rappeler qu’il était inutile de me retourner car je ne pourrai me blottir dans les bras de personne de l’autre côté du lit. Puis composai le numéro duroom servicedécidée à prendre un petit déjeuner de luxe en regardant le jour réveiller Manhattan. Je commandai des pancakes. Sans myrtilles. Sans framboises. Double portion de fraises et triple chantilly, sur le côté.

Mon voisin d’en face était matinal, lui aussi. Il se baladait nu dans son appartement. Mes limites m’interdisaient de fixer l’anatomie d’un homme qui n’était pas le mien. Pourtant, je n’arrivais pas à détacher mon regard. Je n’avais jamais vu de fesses aussi blanches. Je réfléchis. Je n’avais pas vu beaucoup de fesses, en fait. Personne n’aurait reproché à Rodin de fixer le cul de ses contemporains pour comprendre la vie. Ne pas culpabiliser, donc.

Mon voisin s’immobilisa. Il devait m’avoir repérée. Je m’éloignai de la fenêtre. Puis, j’osais regarder à nouveau. Il brandissait un morceau de carton sur lequel était écrit : Arrêtez de regarder ! Je fis un pas en arrière. Mon tee-shirt La Rose Pourpre du Caire couvrait à peine le haut de mes cuisses. J’aurais dû rougir. Mais je saisis le bloc-notes de l’hôtel et griffonnais : Portez un caleçon !

Il disparut puis revint avec une provision de feuilles A4. Il avait enfilé son bermuda écossais et semblait motivé pour entamer une conversation.

– Je suis chez moi ! écrivit-il

– Dans mon pays, c’est illégal !  je répondis.

– Quel pays ?

– La France. 

– Je ne vous crois pas !

– Vous devriez ! 

– Les choses ont bien changé alors. On en parle devant un petit déjeuner ? 

J’hésitais. J’envoyai un SOS à Caro.

Delphine – 6.04

Je crois que je suis en train de devenir voyeuse pratiquante.

Caro – 6.04

?

Je résumais la situation dans un petit texto.

Cinquante-cinq lignes.

Une photo.

Caro – 6.15

Ce type remet son bermuda rien que pour toi à New York et tu finasses ? Delph’, un psy, ça va pas suffire, il faut envisager l’internement #Fonce

Je réfléchis encore. Sur le principe, c’était tentant. Pour comprendre la vie, les fesses blanches c’est important. Mais, en pratique, c’était un truc à finir dans les pages faits-divers du New York Post. Finalement, je me dis qu’aucun psychopathe capable de découper une Française en morceaux et de jeter ensuite les morceaux dans l’Hudson à l’aide de sacs en plastique biodégradable ne regarderait un film de Woody Allen au milieu de la nuit sur un toit. Je jetai encore un coup d’oeil. Il était toujours là. Je finis par répondre.

– Je ne peux pas sortir.

– ?

– Le boulot

– Moi, je peux sortir.

– Chambre 507

Sous sa barbe, je devinai un sourire.

On sonna. Le garçon d’étage avec mon petit déjeuner. Je signai la note. Refermai la porte et attendis. On sonna encore. Mon coeur s’emballa. Mais mon cerveau le rattrapa à temps pour lui rappeler le principe des limites. Je fis glisser la chaînette de sécurité avant d’ouvrir.

— Vous regardiez quoi comme film, cette nuit ? je demandai à travers la porte.

Annie Hall. C’est illégal aussi ?

Je respirai, soulagée.

Il entra. À cause de la puissance des associations d’idées, je pensai à Woody Allen puis à la peau rousse qui supporte mal le soleil puis aux fesses lactées du hipster devant moi. Je n’osais pas le regarder dans les yeux. Je lui tendis la main en fixant ses tongs. Il la serra.

— Donc vous êtes Française et vous prétendez que la nudité est illégale, permettez-moi d’en douter, je peux voir vos papiers ? dit-il.

Sa voix indiquait qu’il s’amusait beaucoup. L’odeur de sa peau qu’il s’était savonné avant de traverser la rue.

— Vous… vous voulez manger ? je demandai.

— C’est le principe du petit déjeuner… On ne devait pas parler droit comparé, dites donc ? demanda-t-il en fixant la double portion de fraises et la crème fouettée.

Pour tout un tas de raisons, dont son torse sculpté par les paniers de basket qu’il devait passer des heures à marquer sur le terrain d’à côté, je commençais à hyperventiler. J’avais envie de hurler : « Vous pourriez arrêter de sourire mieux que James Franco, SVP ? »

Il s’approcha. Je me sentis obligée de préciser :

— Les fraises, la chantilly, d’abord c’est ultra cliché. Ensuite c’est pas du tout mon style parce que vous comprenez vingt et un siècles de tradition judéo-chrétienne, ça pèse une tonne… je balbutiai.

— Non mais je sens que vous allez tout m’expliquer, dit-il en s’approchant encore.

— J’ai… j’ai toujours fait l’amour sur le dos, vous savez.

— Faire l’amour, OK. Cette petite visite de voisinage devient passionnante… dit-il encore.

Il fit un pas de plus. Je reculai encore, butai et tombai sur le litking size. Un hipster charmant vu d’en bas, c’est comme la Terre vue du ciel. Magnifique.

Ce qui allait se passer était entièrement de la faute de David.

Toi et tes limites, je veux dire.

Doucement, le hipster se pencha vers moi. Il murmura : « Pour moi aussi, c’est une sorte de première fois ». J’allais lui demander pourquoi. Mais je me dis que je ne voulais rien connaître d’autre que le goût de ses lèvres sur les miennes. Évidemment, c’était une façon de parler. De ne pas parler, plutôt.

Quand le soleil commença à décliner sur Manhattan, lui et moi, nous étions tombés d’accord sur la magie du souvenir. Nous n’allions pas nous écrire. Ni nous appeler. Même si nos corps se quittaient à regret.

Un baiser.

Un dernier.

Encore un dernier.

La porte qui se referme.

Et moi qui souris.

Mon iPhone n’avait pas sonné. Personne n’était venu me chercher chambre 507. Devant l’hôtel, un taxi jaune m’attendait. Je m’y engouffrais. Au coin de Houston Street, en pensant au plateau-repas d’Air France, j’eus une subite envie de Deli. Je demandai au chauffeur de s’arrêter. Trois accros au pastrami patientaient devant moi. Je filai aux toilettes. Je me lavais les mains puis souris au porte-serviette en me repassant le film de mes 24 heures à New York. Quinze SMS de Caro attendaient dans mon iPhone que je lui projette aussi.

Je vérifiais mon reflet dans le miroir quand j’entendis : « Hey Dohan, bonne soirée ! » Je me précipitai vers la sortie. Je n’aperçus qu’une silhouette. Un homme se perdait dans la foule. Il portait un bermuda écossais et une casquette des Yankees bleu marine.

J’avais vu quelqu’un qui m’avait fait du bien.

Ce n’était pas un psy.

Cette nouvelle a été publiée le 28 juillet 2016 dans ELLE.fr

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Nouvelles d’été – Démon de midi par Sophie Henrionnet

Cet été, la #TeamRomCom a écrit des nouvelles sur le thème de la rencontre estivale pour Elle.fr
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Sophie Henrionnet – Démon de midi

Les nouvelles de l'été : "Démon de midi"Je tape les trois mots sur les touches du clavier et, dans sa grande mansuétude, Google me donne 245 000 résultats en 0,57 seconde.

Démon de midi : « Désir de changer de compagne ou de compagnon à l’approche de la cinquantaine, chute tardive dans la débauche ou dans l’infidélité conjugale après une vie réglée. »

Je pose l’ordinateur sur la table et m’enfonce dans le canapé très confortable de ce café dans lequel nous avons convenu de nous retrouver avant de nous rendre à l’aéroport. Je ferme les yeux en attendant qu’il arrive. Chaque seconde qui passe semble m’éloigner un peu plus de ma confortable vie.

Le démon de midi ? Est-ce donc le mal qui me ronge ? J’imagine facilement notre entourage s’accorder sur le sujet et hocher gravement la tête en apprenant mon départ du domicile conjugal.

La serveuse dépose une tasse de service à poupée devant moi. La jolie brune a une petite vingtaine, ses joues sont rondes, presque poupines, elle ne porte pas les stigmates d’une vie de mère de famille et les désillusions assorties qui donnent des envies d’ailleurs.

Je ne saurais dire si je suis sujette à proprement parler à une « crise », je penche plus pour le concours de circonstances. Si on m’avait dit qu’à 45 ans, je me ferais draguer par un collègue trentenaire aussi musclé que séduisant je n’y aurais pas cru une seconde. Le fait qu’il me fasse une cour effrénée, me déclare sa flamme et qu’il fasse des pieds et des mains pour que je l’accompagne sur une plage du bout du monde à un séminaire dans la foulée m’a propulsée dans un véritable tourbillon. Et puis, c’est bien simple, je n’ai jamais su dire non.

Je prends une gorgée de café. J’en aurais bien pris deux, mais la minuscule tasse est déjà vide. 3,80 euros… J’espère que les mojitos sont compris dans la formule all inclusive.

Où en étais-je ? Ah oui… Je n’ai jamais su dire non, c’est un fait.

Non, aux copines, qui m’ont malgré moi entrainée dans toutes sortes d’expériences adolescentes dont je me serais bien passée.

Non, à mon mari, qui nous inscrit sans me demander mon avis à des tournois de golf en couple.

Non, à mes enfants, qui me supplient de les autoriser à se rendre à LA soirée de l’année, qui a lieu environ tous les quinze jours.

Non, à cette vendeuse qui m’assure que cette robe en trompe-l’œil grotesque me va comme un gant alors que je sais d’avance que je vais la fourrer tout au fond de la penderie.

C’est en suivant le même processus que je me suis retrouvée amourachée de lui, et de fil en aiguille, prête à embarquer dans un avion en partance pour l’ile Maurice.

J’ai passé une nuit à l’hôtel. Blanche. Seule. Lourde de conséquences. Officiellement pour me rapprocher de l’aéroport, officieusement au seuil d’une autre vie.

Mon téléphone sonne. C’est lui, il est en retard. Un souci de clés ou je ne sais quoi, je dois le rejoindre directement à l’aéroport.  Je laisse sans doute trainer un silence une seconde de trop, il s’inquiète : est-ce que tout va bien ? Je réponds oui, comme je vous le disais, je n’ai jamais su dire non.

Je rassemble mes affaires et l’infime quantité de café ingurgitée torpille mon début d’ulcère.

Je sens mon rythme cardiaque s’accélérer lorsque je pénètre dans l’aéroport, il s’affole carrément quand je me dirige vers la zone d’enregistrement. Il est là, solaire, il ne m’a pas vue arriver. Je m’arrête un instant, détaillant cette nuque qui n’attend que mes mains, ces cheveux noirs et indomptables, ces épaules solides et ce corps sculpté. Le temps semble suspendu, je deviens spectatrice de la scène. Je suis l’épouvantable femme en train de basculer dans l’adultère :

— Attention Mesdames et Messieurs ! Ouvrez bien grands vos yeux, ouvrez grandes vos oreilles ! Dans quelques instants le destin de cette femme va basculer.

Je me ressaisis et, déboussolée, me glisse à nouveau dans mon rôle d’actrice. Je m’avance jusqu’à lui, pose une main sur son bras, il trésaille, plonge ses yeux bleus dans les miens et décoche ce sourire qui m’a fait fondre à la seconde je l’ai vu. Il se fait aussitôt pressant, tactile et je sens instantanément mes forces m’abandonner.

J’ai bien essayé de résister lorsqu’il a bloqué les dates du séminaire sur mon calendrier, mais désormais je n’ai plus la force de lutter… Je n’ai jamais su dire non. J’aime à me persuader que c’est plus par bienveillance que par lâcheté. J’ai beaucoup de mal à froisser les gens, à faire de la peine, j’enrobe la vérité et mon avis de paillettes à longueur de temps. Si j’en crois mon mari, c’est toute l’explication d’une carrière qui ne décolle pas.

Il me prend la main tandis qu’une voix suave prie les passagers du Paris-Maurice de rejoindre la zone d’embarquement. J’ai soudain atrocement chaud, je redoute ce que je m’apprête à faire et l’attends tout autant.

Il en est à me susurrer à l’oreille tous les projets qu’il a pour ce « nous » quand vient notre tour de passer aux formalités administratives.

Galant, il souhaite me laisser passer la première.

Riant et minaudant, je résiste et le pousse gentiment devant moi.

Rayonnant, il franchit la zone et m’attend, des promesses et des cocotiers plein les yeux.

Soulagée, je m’autorise enfin à inspirer profondément.

Je tends mes documents à l’hôtesse.

Mon passeport est périmé ? Vous êtes sûre ? Je fais mine de m’insurger.

Je tente une petite moue contrite à l’intention de mon bel incrédule, puis tourne sans attendre les talons, direction de la sortie.

Penser à passer récupérer les places de concert pour samedi prochain.

Acheter des macarons, les enfants en raffolent.

Je n’ai jamais su dire non.

Cette nouvelle a été publiée le 8 juillet 2016 dans ELLE.fr

 

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Cadavre sexy – épisode 10 (Sophie Henrionnet)

Clara régulait les rendez-vous et urgences qui se pressaient aussi bien au standard que dans l’entrée de la clinique.

Le postérieur vissé à son fauteuil de bureau (désigné par un créateur qui ne devait pas s’asseoir très souvent), l’esprit papillonnant un peu partout mais absolument pas au secrétariat, elle traitait sans discontinuer les doléances diverses et variées des patients avec une seule idée en tête : relire le message de Cyrano et lui répondre.

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Cadavre sexy – épisode 9 (Adèle Bréau)

Une comédie romantique gratuite à suivre chaque mercredi

– Christian !

Clara essaya de se dégager des bras puissants de Lechevalier, alors qu’on tapait de manière de plus en plus insistante sur la porte. Habilement, pourtant, celui-ci plaqua son pied contre la chambranle, et fit tourner la clé dans la serrure, sans quitter sa proie des yeux.

– Oui ?

Tout en répondant, il plaça un doigt sur les lèvres de Clara, et se mit à les caresser doucement alors qu’elle tentait de retrouver une respiration normale.

– C’est Sylvain, je peux entrer ?

– Je suis en consultation. Je viens te voir plus tard.

– Si tôt ? Tu te fiches de moi ? Ouvre, c’est important. Faut que je te raconte un truc fou. Ça concerne Clara.

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Cadavre sexy – épisode 6 (par Marie Vareille)

Une comédie romantique gratuite à suivre chaque mercredi

Clara soupira et commença à jouer avec le couteau en argent sur la nappe damassée. L’absurdité de la situation lui sautait aux yeux. Elle avait été prête à accepter un rendez-vous secret avec un parfait inconnu… Peut-être était-il temps qu’elle se pose les bonnes questions. Eric avait ses défauts, mais au moins il était fidèle. Elle, elle courait en talons et sous-vêtements en dentelle à l’appel du premier inconnu qui lui envoyait trois vers en anonyme ? Qu’est-ce qui lui passait par la tête en ce moment ?

Eric, toujours au téléphone, faisait des allers-retours devant l’accueil du RTS. Il eut un petit signe d’excuses à l’attention de Clara qui se força à sourire et détourna les yeux.

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Cadavre sexy – épisode 5 (par Marianne Levy)

Une comédie romantique gratuite à suivre chaque mercredi

Clara – 20.25
Je suis en place. Je répète, je suis en place. Je peux t’appeler ?

Delphine – 20.25
Grouille alors, c’est l’heure du bain donc de la guerre. Gustave tient ça de son père, il a un rapport compliqué avec l’eau #Grrrr

Clara soupira soulagée. Dans cinq minutes, elle avait rendez-vous avec le mystérieux inconnu au RTS. Le bouquet de lys blancs, la lingerie PLUS le Restaurant Très Secret , l’un des meilleurs de Paris, c’était, avait conclu Delphine après avoir pris connaissance des quelques mots sur la carte qui accompagnait le paquet Aubade, le « combo de l’amoureux parfait ».

Un dîner ?

RTS

Vendredi. 20h30.

Clara pouffa en se disant que la découverte de l’invitation dactylographiée lui avait fait autant d’effet que lorsqu’elle avait compris en lisant Autant en emporte le vent qu’entre Scarlett et Rhett  tout serait possible.

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Cadavre sexy – épisode 3 (par Adèle Bréau)

Une comédie romantique gratuite à suivre chaque mercredi

La journée s’était déroulée comme souvent, sans que Clara trouve une seconde pour penser, se poser, téléphoner ou même prendre le temps d’une pause déjeuner. Et ça n’était souvent pas plus mal, car cela lui évitait de ressasser l’attitude quotidiennement exaspérante d’Éric. En revanche, cette fois-ci, l’attention de la jolie assistante médicale avait été plus qu’absorbée par le petit théâtre virevoltant de la clinique. Un à un, elle avait détaillé ses protagonistes, cherché dans une attitude, un regard ou une gêne soudaine, même imperceptible, à démasquer chez les quatre médecins dont elle gérait les agendas, l’amoureux transi.

Las ! Lebon était resté fidèle à lui-même, enchaînant sans sourire les grippés, les nauséeux et les malades imaginaires ; Taïeb avait ri avec sa jovialité habituelle à chaque poignée de main rassurée de ses patients inquiets – le dentiste conservait sans conteste la place maîtresse dans l’imaginaire angoissé des salles d’attente –, God avait passé un long moment avec sa Pute, pardon Pouzzh, avant de foncer à son club de tennis en ânonnant un « à plus tard » peu amène, quant à David Bloch, il avait appelé pour la prévenir qu’il était d’accouchement. Le mystère restait entier, et le colonel Moutarde avec son chandelier. 

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Cadavre sexy – épisode 2 (par Tonie Behar)

Une comédie romantique gratuite à suivre chaque mercredi

 

Quelle femme normalement constituée ne profiterait pas d’un bouquet envoyé par un prétendant pour titiller la jalousie d’un compagnon un peu distrait ? Distrait au point d’oublier de l’embrasser avant de partir. Distrait au point d’oublier de la demander en mariage après trois ans de vie commune. Distrait au point d’oublier de lui faire l’enfant dont elle rêvait….
Clara prit le temps de disposer les lys blancs dans grand vase, sur la console de l’entrée, le genre de signal que même un grand malade de la distraction ne pouvait rater en rentrant chez lui. Elle se demanda si elle laissait aussi la carte en évidence, et puis non. Les mots de Christian Bobin étaient pour elle. C’était son secret.

Elle regarda le bouquet, puis la carte de visite et sourit. Les fleurs venaient de chez Lachaume. L’amoureux mystère faisait dans le grand chic. « Toi mon pote, tu ne vas pas rester inconnu très longtemps » dit-elle au carton de bristol.

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Manifeste pour la comédie romantique

JE PENSE DONC JE RIS

 

On ne choisit pas la comédie romantique, c’est elle qui nous choisit.
Un jour, elle se pointe sur ses talons aiguilles et balance, l’haleine légèrement parfumée au champagne : « Toi ma fille, tu vas écrire pour moi. À toi les happy end, les meilleures copines bourrées, les héros irrésistibles, les course-poursuites dans les aéroports et les quiproquos. » Et elle s’en va, en titubant légèrement (c’est désormais notre BFF), dans un nuage de paillettes. Nous, on reste là, comme des connes, alors qu’on rêvait d’écrire une auto-fiction torturée. Et on se dit : « Pourquoi moi ??! » 
Écrire pour se faire du bien, c’est mal. Écrire pour faire du bien, c’est très mal. Pourtant, au commencement, il y avait bien Adam et Eve, deux personnages de comédie romantique créés par Dieu lui-même, avec en guest un serpent qui parle comme dans un Walt Disney. Dire que si le héros avait choisi une pêche, des millénaires de relations homme-femme auraient été bouleversés…
Quelques années plus tard, Molière, Marivaux, Beaumarchais, Guitry et Colette ont écrit des comédies sentimentales qui ont marqué leur époque, fait sauter des verrous, évoluer les mœurs, mais surtout, ils nous ont fait rire.
Et puis il y a eu Bridget Jones, Carrie Bradshaw, Becky Bloomwood, et vous et nous, qui tentons de décrypter les rapports amoureux et de capter l’air du temps tout en répondant à des questions aussi existentielles que :
– Faut-il boire le mojito à moitié vide ou à moitié plein ?
– Est-il mentalement sain de vouloir les cheveux lisses quand on a les frisés, ou inversement ?
– Le bol est-il la nouvelle assiette ?
– Pourquoi « elle » avec « lui » ?
– Faut-il googler « Daniel Craig nu » ou « Tom Hardy célibataire » ?
– La femme est-elle un homme comme les autres ?
Nous, Isabelle Alexis, Tonie Behar, Adèle Bréau, Sophie Henrionnet, Marianne Levy et Marie Vareille, nous dévouons pour répondre à ce genre d’interrogations fondamentales, et militons pour le droit à la comédie romantique. Après tout, un couple sur deux ne se sépare pas (même si on ignore toujours les chiffres officiels de leur consommation d’anxiolytiques). 
Alors vive la comédie romantique, genre mineur, dont on a un besoin majeur !

 

Ce manifeste a été publié le 16 mars 2016 sur

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